Partagez !
Share On Facebook

 

 

 

 

Almée / Gunnar Berndtson (1854 – 1895)

Scène emblématique du regard érotisé du mâle européen sur le corps de la danseuse orientale

 

 

Extraits de « DANSE EXOTIQUE, DANSE ÉROTIQUE. PERSPECTIVES GÉOGRAPHIQUES SUR LA MISE EN SCÈNE DU CORPS DE L’AUTRE », article de Jean-François Staszak chez Armand Colin, Annales de géographie, 2008/2 – n° 660-661 pages 129 à 158.

 

De l’auteur nous conseillons ses études sur le « géographie de Gauguin, (Géographies de Gauguin, Paris, Bréal, 2003) et « Espaces domestiques. Construire, habiter, représenter » (Paris, Bréal, 2004)

 

 

L’exotisme n’est pas de l’ordre des faits, si ce n’est des faits de langage. Il n’est pas le propre de certains lieux, personnes ou objets, mais celui d’un regard et d’un discours sur ceux-ci, ainsi « exoticisés ». Il s’agit d’une formation discursive à travers laquelle l’Occident se constitue une altérité (et, par la même occasion une identité) géographique. Comme dans toutes les constructions de l’altérité, le Même stigmatise une différence (ici géographique) pour l’essentialiser et fonder sur elle un déni identitaire, susceptible de légitimer des discriminations. L’exotisme est ainsi par nature asymétrique : le Même (ici) a le pouvoir d’ériger l’Autre (l’ailleurs) comme tel, mais celui-ci ne peut lui rendre la pareille. Il est réducteur car il essentialise une différence, déterministe car il assigne l’Autre à son espace, dont il doit tirer ses caractéristiques essentielles. Ainsi, est exotique le lointain ou plutôt notre lointain, et plus spécialement les pays chauds et tropicaux.

 

Le terme exotic possède en anglais un sens légèrement différent. Plus systématiquement qu’en français, il peut vouloir dire bizarre, étrange, mystérieux. Mais il s’agit encore d’autre chose quand on parle d’ exotic dance . Celle expression ne désigne pas ou plus seulement une chorégraphie empruntée à d’autres cultures, comme la « danse du ventre » : elle est en fait plus spécifique. Depuis le milieu des années 1950, elle évoque précisément le strip-tease. Exotic dance est dès lors purement un synonyme de erotic dance . On appelle exotic dancer « une danseuse qui enlève en partie ou en totalité ses vêtements d’une façon sexuellement suggestive lors d’un spectacle public payant »  Comment le terme d’exotisme en est-il venu à se substituer à celui d’érotisme ?

 

Danse orientale Bruxelles / une almee carte postale

 

Quand les anglais interdisent les « devadasis » en Inde,

les français transforment les « almées » en pin-up…autre pays, autres moeurs…

 

 

En 1838 se produisent pour la première fois à Paris des danseuses indiennes, quatre « bayadères », au Théâtre des Variétés.

 

On allait voir enfin quelque chose d’étrange, de mystérieux et de charmant, quelque chose de tout à fait inconnu à l’Europe, quelque chose de nouveau ! Et les spectateurs les moins enthousiastes ne pouvaient pas s’empêcher d’être émus de cette curiosité craintive qui vous saisirait, si l’on ouvrait tout à coup devant vous les portes du sérail si longtemps impénétrable

 

Le seul mot de bayadère évoque dans les cerveaux les plus prosaïques et les plus bourgeois une idée de soleil, de parfum et de beauté; à ce nom doux comme une musique, les Philistins eux-mêmes commencent à sauter sur un pied et à chanter Tirily, comme le Berlinois de Heinrich Heine; l’imagination se met au travail, l’on rêve de pagodes découpées à jour, d’idoles monstrueuses de jade ou de porphyre, de viviers transparents aux rampes de marbre, de chauderies au toit de bambou, de palanquins enveloppés de moustiquaires et d’éléphants blancs chargés de tours vermeilles; l’on sent comme une espèce d’éblouissement lumineux, et l’on voit passer à travers la blonde fumée des cassolettes les étranges silhouettes de l’Orient.

 

Les jambes fluettes de Melle Taglioni soulevant des nuages de mousseline vous reviennent aussi en mémoire, et les nuances roses de son maillot vous jettent dans des rêves de même couleur. La bayadère très peu hindoue de l’Opéra se mêle malgré vous à la devadasi de Pondichéry ou de Chandernagor.

 

Jusqu’à présent les bayadères étaient restées pour nous aussi mystérieusement poétiques que les houris du ciel de Mahomet. C’était quelque chose de lointain, de splendide, de féerique et de charmant, que l’on se figurait d’une manière vague dans un tourbillon de soleil, où étincelaient tour à tour des yeux noirs et des pierreries. Les récits des voyageurs, toujours occupés de la recherche d’un insecte ou d’un caillou, ne nous avaient donné que des notions fort insuffisantes à leur endroit et, à l’exception de la ravissante histoire de Mamia racontée par Haafner, nous ne savions rien sur les danseuses de l’Inde, pas même leur nom; car le mot bayadère est portugais, elles s’appellent en réalité devadasis ( favorisées de Dieu). Cette dénomination leur vient d’une fable de la mythologie hindoue, qui a fait le sujet du Dieu et la bayadère.

 

Cette poésie parfumée, qui n’existait pour nous qu’à l’état de rêve, comme toutes les poésies, on nous l’a apportée, à nous autres paresseux Parisiens qui ne pouvons quitte le ruisseau de la rue Saint-Honoré, et pour qui le monde finit à la banlieue. L’Inde voyant bien que nous n’irions pas à elle, est venue à nous, comme le prophète qui prit le parti de marcher lui-même vers la montagne qui ne marchait pas vers lui. Car l’Inde, toute sauvage, toute lointaine qu’elle soit, ne peut se passer de l’opinion de Paris. Il faut que Paris dise ce qu’il pense de ses devadasis, l’Inde veut savoir quel effet produiraient à côté des soeurs Elssler et des soeurs Noblet, Amany, Saoundiroun et Ramgoun, les danseuses prêtresses[…]. (Théophile Gautier, La Presse , 20 août 1838).

 

L’excitation des spectateurs et le phantasme du harem (… et de sa pénétration) montrent la nature érotique non du spectacle mais de l’attente du public, certainement masculin. On voit bien que l’exotisme de la scène ajoute à son érotisme, voire le constitue. Il en va de même lors de la fameuse scène où Gustave Flaubert assiste au spectacle de l’almée Kuchiuk-Hanem, lors de son premier séjour au Caire.

 

Il y avait 4 femmes danseuses et chanteuses, almées (le mot almée veut dire savante, bas bleu. Comme qui dirait putain, ce qui prouve, Monsieur, que dans tous les pays les femmes de lettres ! ! !…) […]. Deux joueurs de rebeks assis par terre ne discontinuaient pas de faire crier leur instrument. Quand Kuchiuk s’est déshabillée pour danser, on leur a descendu sur les yeux un pli de leur turban afin qu’ils ne vissent rien. Cette pudeur nous a fait un effet effrayant. Je t’épargne toute description de danse ; ce serait raté. Il faut vous l’exposer par des gestes, pour vous le faire comprendre, et encore ! j’en doute. Quand il a fallu partir, je ne suis pas parti. (lettre de Gustave Flaubert à Louis Bouilhet, 13 mars 1850).

 

 

Almeh (1842)

 

Nombreux d’artistes orientalistes peignent des danses exotiques, en particulier celle des almées. L’érotisme de ces tableaux est évident et délibéré. La peinture orientaliste, faite par des hommes pour des hommes, doit pour partie son succès au désir qu’elle parvient à susciter chez le spectateur. Représenter des danseuses exotiques donne l’occasion de montrer des femmes plus ou moins dévêtues (tout comme les scènes de harem, de hammam ou de marché aux esclaves), des attitudes lascives et soumises, et dans une mise en scène où le spectateur peut se projeter à la place des hommes qui figurent dans le tableau et y regardent les danseuses d’un œil concupiscent …/…

 

Par la suite….une « troupe d’Arabes » présenèrent un spectacle dans la section coloniale de l’exposition universelle de Paris de 1889. Celle-ci ne visait pas seulement à célébrer la technique (la Tour Eiffel, la « Fée Électricité ») mais aussi à glorifier l’Empire français et à justifier le projet colonial. Parmi les attractions : une réplique d’un village javanais et une Rue du Caire. Sur celle-ci donnent plusieurs cabarets (égyptien, marocain, algérien) où se produisaient les almées. Leurs « danses du ventre » eurent un tel succès que les organisateurs s’inquiétèrent qu’il puisse détourner les spectateurs du but de l’exposition et nuire au sérieux de l’entreprise. Mais…/… le spectacle s’impose pour 50 ans comme l’attraction incontournable des expositions coloniales : « Vous représentez-vous une exposition sans Rue du Caire et une Rue du Caire sans almées ? »

 

E. de Goncourt témoigne bien de la nature de cet engouement : 

Et nous voilà dans la rue du Caire, où le soir, converge toute la curiosité libertine de Paris, dans cette rue aux âniers obscènes, aux grands Africains en leurs attitudes lascives, à cette population en chaleur ayant quelque chose des chats pissant sur la braise, — la rue du Caire, une rue qu’on pourrait appeler la rue du rut. Alors la danse du ventre, une danse qui serait pour moi intéressante, dansée par une femme nue, et me rendrait compte du déménagement des organes féminins, du changement de quartier des choses de son ventre. (E. de Goncourt, Journal des Goncourt , Paris, 2 juillet 1889, p. 66).

 

Le triomphe des almées ne laissa pas indifférents les organisateurs de spectacles. Dès les années 1890 se multiplient sur les scènes des grandes villes européennes et particulièrement à Paris les « danses exotiques ». Les danseuses se font une spécialité d’évoluer, affublées de costumes exotiques laissant une partie de leur corps dénudé, sur des musiques d’ailleurs et en empruntant aux gestes des danseuses arabes, turques, persanes, hindoues, khmères, etc. Certaines de ces « artistes » qui enthousiasmaient les foules n’avaient d’ailleurs, à l’exemple de Mata-Hari, aucune formation de danseuse : l’enjeu était bien plus le dévoilement du corps que la chorégraphie …/…

 

 

L’inspiration orientale, notamment à travers la figure de Salomé et sa fameuse Danse des sept voiles, inventée comme danseuse exotique et érotique par le drame d’Oscar Wilde ( Salomé , 1893), y joue un rôle majeur.  Une véritable « salomania » saisit les métropoles européennes, sur les scènes desquelles des dizaines de femmes fatales s’effeuillent avec langueur.

 

Certains succès (comme ceux de Ruth Saint-Denis ou des Ballets russes) tiennent au réel renouveau chorégraphique d’inspiration non-occidentale. Le plus souvent, il relève d’un exotisme perçu dès l’époque comme de pacotille et surtout de l’érotisme plus ou moins explicite du spectacle. Les voiles suggestifs, la nudité partielle, les gestes plus libres et audacieux mettent sensuellement en scène le corps, en rupture avec les canons de la danse de tradition européenne… et de la pudeur bourgeoise.

  

Le summum est atteint avec le spectacle offert au Théâtre des Champs-Élysées en 1925. En première partie de la Revue nègre, Joséphine Baker interprète une « danse sauvage », charleston endiablé mâtiné d’une improbable danse africaine, vêtue de plumes et d’une culotte de satin. L’année suivante, dans un tableau inspiré du Roman d’un Spahi de Pierre Loti, elle entre en scène à quatre pattes sur la branche d’un arbre, habillée (si l’on peut dire) d’une ceinture de bananes.

 

Le goût pour la danse exotique et érotique venu des expositions coloniales déborde des cabarets et alimente dancings, cinémas, cartes postales et chansons. Ainsi on fredonne en 1908 la Bouss-Bouss-Mée, danse des baisers :

 

J’ai vu au Congo

Danser l’benjo

Et la gigue à Chicago

J’ai vu près d’Alger

L’air dégagé

Des ouleds au pied léger

J’ai vu l’boléro

Le fandango

Ay pays du toréro

Mais ce qui surtout convient à mon goût

Ce que j’aime avant tout

 

Refrain :

 

C’est la Bouss-Bouss Mée

De Mascara

Que dansent les almées

Sous les palmiers du Sahara

Le vent soulève la Gandourah

Et comme dans un rêve

On voit… le gai paradis d’Allah

  

Quels sont les éléments qui expliquent la mise en place de l’équation danse érotique = danse exotique ? Toute question d’exotisme mise à part, la danse est un spectacle du corps en mouvement, et qui comporte une composante plus ou moins érotique… Mais la danseuse exotique possède une dimension érotique supplémentaire.

 

 

Days of wine and roses / Blake Edwards / 1962

 

Premièrement, le corps de l’Autre serait plus légitime à être nu, sa gestuelle à être sensuelle, du fait des coutumes et des climats qui prévaudraient dans les pays exotiques. Deuxièmement, il serait plus excitant, car plus sensuel, animal, instinctif. L’altérité de l’indigène s’ajouterait à celle de la femme pour composer une double hétérosexualité qui articulerait le genre et la « race » pour mieux attiser le désir de l’homme blanc. Troisièmement, le corps de l’Autre, du fait de son inscription dans des rapports coloniaux, serait sexuellement disponible et présenté dans une soumission (voire une position) propre à satisfaire les phantasmes de domination et de violence masculins. Quatrièmement, si le strip-tease réclame que « toute une série de couvertures [soient] apposées sur le corps de la femme » pour ensuite les enlever, « l’exotisme est la première de ces distances, car il s’agit toujours d’un exotisme figé qui éloigne le corps dans le fabuleux et le romanesque » (Barthes, 1970, p. 147). Il rendrait le corps plus désirable en le mettant à distance et en l’objectivant.

 

Voilà pourquoi la danse exotique est érotique, mais aussi pourquoi la danse érotique gagne à être exotique. L’exotic dancer, pour gagner en nudité, sensualité et soumission, peut ainsi s’inspirer de la danse du ventre et des voiles de l’Orient, et accroître le désir du spectateur masculin, qui se voit en pacha dans le harem. Sur un plan symbolique au moins, la transformation de la danseuse en un corps offert comme objet de phantasme pour satisfaire le regard masculin s’apparente à un processus de colonisation du corps de l’Autre. 

 

Print This Post Print This Post Email This Post Email This Post

Autres cours au Dojo

Articles & Textes

Atelier le samedi 9 février de 15 à 18h…

Partagez !
Share On Facebook

 

Atelier de danse orientale samedi 9 février de 15h à 18h au Dojo. Avec des musiciens et des morceaux spécialement composés pour le concert qui suit le soir du même jour (suivre le lien)….