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Danse orientale Bruxelles / Au coeur du harem (4 suite) 

 

Rue au Caire 1870 redweb

 

Rue du Caire (1870)

 

 

Notre rue demeurait bien curieuse. Elle me semblait triste alors, parce que j’étais vraiment trop jeune, trop peu préparée à ce que fut ma vie ensuite, pour en goûter la paisible douceur. J’ai souvent rendu grâce au sort de m’avoir précisément conduite dans cette rue et dans cette maison, car j’y appris en peu de temps, par la simple force des choses et sans pour ainsi dire m’en rendre compte, ce que d’autres que moi, après vingt ans d’Egypte, ignorent encore.

Le logis seul constituait une merveille. Depuis les mosaïques de la cour où poussait un lamentable palmier, montant droit comme un cierge vers les terrasses, étalant son feuillage en plumeau juste au-dessus de l’unique cheminée, jusqu’aux moindres moulures des plafonds à caissons, tout était, pour mes yeux, matière à surprise. Le mandara occupait tout le rez-de-chaussée. Il se composait de six grandes pièces sommairement meublées de divans, de tapis et de guéridons recouverts de jetés au crochet. Les murs étaient simplement passés au lait de chaux. Les cuisines, dans les sous-sols, représentaient pour mon imagination amie du fabuleux l’antre des sorcières.  Les négresses qui les peuplaient ajoutaient à l’originalité du tableau.

 Rien ne peut donner une idée de la saleté et du désordre d’une cuisine indigène. Les maîtresses de maison n’y descendant presque jamais, le soin en est entièrement confié aux noires et aux femmes fellahas qui les tiennent dans un état repoussant. Beaucoup de ces cuisines n’ayant pas de cheminées, on cuit les aliments sur des sortes de foyer ajustés tant bien que mal à l’aide de quelques pierres et sur lesquels on pose les immenses Rallas (chaudrons sans anses, usités ici). Ces fourneaux, très primitifs, donnent une fumée telle, que les murs des cuisines se peuvent confondre avec les faces des négresses qui les occupent.

 

A terre, partout des immondices, des épluchures; au mur, du sang coagulé, provenant des nombreux moutons égorgés constamment dans les maisons un peu importantes; dans les coins, des casseroles fraternisent avec les cab-cab (chaussures des esclaves, sorte de patins de bois à hauts talons), des peaux de bêtes puantes exhalent une odeur pestilentielle. Des régimes de dattes ou de bananes se balancent devant les fenêtres, faisant face aux bouquets d’ail et d’oignons.

 

Des chats faméliques rôdent dans l’ombre et, parmi tout cela, les esclaves, reines de ce lieu ténébreux, vaquent à leurs occupations, la robe relevée autour des reins, leurs caleçons sales retroussés au-dessus du genou, les pieds et les bras nus. Elles chantent quelque bizarre mélopée soudanaise dont l’étrange tonalité s’harmonise avec les choses qui les entourent. Ou bien, accroupies autour du foyer, elles fument. les jeunes des cigarettes, les vieilles d’étranges pipes à long tuyau rapportées de leur pays par quelque marabout complaisant.

 

 Egypte Porteur d'eau

 

Le sacca (porteur d’eau) est le seul être mâle qui franchisse le seuil du gynécée. Quand il entre dans une demeure, il doit crier très fort : la Satter! (i).

 

A ce mot fatidique, tout le troupeau des femmes se sauve ou se voile. J’ai vu des esclaves blanches et même des dames prises ainsi à l’improviste, au passage du porteur d’eau, relever leur jupe sur leur tête, sans souci de montrer leurs jambes, pourvu que leurs traits restent cachés. 

 

Les cuisines, cependant, n’offraient pas le plus curieux spectacle de la maison. Quand il me fut donné de parcourir à ma guise l’appartement, et à mesure que la langue arabe me devenait familière, chaque jour amenait une découverte nouvelle. C’est ainsi que j’acquis bientôt la preuve que cette grande pudeur féminine, prête à se révolter d’indignation au seul regard. d’un homme, n’était purement qu’apparente. Entre elles, les Égyptiennes ignorent toute contrainte. Une femme indigène se dépouille de ses vêtements devant ses pareilles avec une extrême facilité.

  

Le moindre prétexte lui est bon : un insecte qui la pique, une épingle qui la gêne, la chaleur, le froid, une douleur quelconque, tout lui est une occasion de se mettre nue sans la moindre gêne. Une morphinomane, me voyant pour la première fois, se crut obligée de me montrer ses cuisses et son ventre, après un déjeuner chez une amie commune, pour que je m’apitoyasse sur les innombrables piqûres qui marbraient sa chair.

 

L’eunuque, non plus, ne compte pas; on se déshabille journellement devant lui, et c’est même à lui que l’on a recours quand il s’agit d’aller chercher dans la jarretière le mouchoir ou la bourse de la dame en toilette de cérémonie et trop serrée pour se livrer, sans risques, à cette petite opération. Les poches n’existent en Égypte que dans les vêtements des femmes du peuple, mais ces poches, au lieu d’être dans la jupe, sont placées dans la fente du corsage, sous l’aisselle; les robes se portent fendues des deux côtés, et très peu sur la poitrine  C’est par ces fentes que les mères donnent le sein à leurs nourrissons.

 

 Dans les chambres, point de lit. On m’avait donné l’unique de la maison. Partout des divans faisant le tour de la pièce, des consoles dorées à dessus de marbre soutenant de hautes glaces, des tables assorties aux consoles et, sur ces tables, des plateaux de faïence ou de simples plats à rôti supportant des gargoulettes remplies d’eau fraîche et recouvertes d’un petit chapeau d’argent, destiné à préserver l’eau de la poussière et des bêtes. A terre, des matelas de soie (chiltas), sièges favoris des habitants du logis, qui ne prenaient place sur les divans que dans les occasions solennelles. Dans l’intimité de la famille, tout le monde s’accroupissait sur les chiltas. Les femmes y cousaient, fumaient, jouaient aux cartes ou aux dominos, plus commodément que sur n’importe quel siège. Une immense pièce recevait, au matin, tous les matelas et toutes les couvertures. Le soir venu, les esclaves dressaient le lit de chacun au hasard du caprice. En un clin d’œil, la couche était disposée; un tapis supplémentaire sur le grand tapis européen couvrant la pièce; sur ce tapis, deux ou trois matelas selon l’importance du dormeur, puis un drap de coton sur le matelas, l’autre cousu à la couverture, selon la mode orientale.

 

 

Au harem (Filippo Barrati)

 

Dans les maisons turques, ce second drap changé et recousu plusieurs fois par semaine est toujours propre; mais, chez les indigènes, il sert à tant de personnes, et si longtemps, que les traces d’insectes y laissent de véritables dessins. Il en est de même des couvertures piquées très lourdes, et dont la plus élémentaire prudence ordonne au voyageur de se méfier.

 

Sur ce lit improvisé, on tend la moustiquaire de tulle ou de soie qui va se fixer aux murs par quatre cordons. Puis, on apporte l’indispensable veilleuse, sans laquelle un bon Oriental ne saurait dormir; à côté, on place des cigarettes, des allumettes, un cendrier, une gargoulette, et la chambre est prête.

 

Le musulman véritable ne se dévêt point pour dormir. Il retire seulement sa robe ou ses habits européens, qu’il troque pour une longue simarre blanche, passée sur un et quelquefois deux caleçons de toile, serrés aux chevilles, échange son tarbouch ou son turban contre une calotte de toile et le voilà en costume de nuit. Les femmes gardent simplement leurs robes de maison et n’ôtent jamais leurs caleçons remplaçant nos pantalons de lingerie. Rien n’est plus laid que le caleçon d’une femme égyptienne. Semblable en tout à celui des hommes, il s’attache par un cordon de chanvre passé en coulisse autour de la taille et que l’on serre à volonté; très large et fermé hermétiquement, il descend jusqu’aux chevilles et cache entièrement les formes. — La génération nouvelle a changé tout cela dans la classe aisée; la jeune fille moderne fait exécuter son trousseau au dernier goût européen.

 

L’ Égyptienne ne porte pas de chemise, mais une sorte de chemisette très légère ne dépassant point la taille; là-dessus, deux ou trois robes superposées. Un mouchoir autour de la tête complète sa parure intime de jour et de nuit.

 

Une des choses les plus surprenantes pour moi, fut de voir les femmes, ces mêmes femmes qui se couvraient la face devant le portier ou le porteur d’eau, partager, sans scrupule, le lit de leurs frères ou de leurs cousins. Cela ne tirait pas à conséquence. Les fils dorment souvent avec leurs mères jusqu’au jour du mariage. Mon étonnement parut scandaleux. Autour de moi, les regards semblaient dire : — Comme ces Européennes ont mauvais esprit. !

 

Et je crois bien, en effet, que les intentions étaient pures; le flirt, les caresses, les mille folies que l’amour inspire demeurant parfaitement inconnus à la race orientale, elle ne saurait voir de danger dans le voisinage de deux êtres sous un même moustiquaire, ces deux êtres étant d’ailleurs strictement vêtus et se couchant pour dormir et non point pour causer.

 

Les esclaves se posaient un peu partout selon les besoins de leur services; seules, les négresses ronflaient côte à côte, sous la même couverture et sur le plancher sans matelas. Elles étaient parquées dans la pièce précédant ma chambre, et plus d’une fois, leurs ronflements m’empêchèrent de dormir.

 

Un petit escalier de bois conduisait aux terrasses. Il me sera donné de reparler bien souvent de ces terrasses dans mon récit, car elles devinrent par la suite mon lieu d’élection.

 

 

Danse orientale Bruxelles / jean joseph benjamin constant 1845 1902 Favorite de l'émir

 

Jean Joseph Benjamin Constant (1845 1902) /  Favorite de l’émir sur une terasse

 

Je compris très vite le charme que les femmes indigènes trouvent à s’installer ainsi, dès le coucher du soleil, au sommet de leurs demeures. Là seulement, il leur est permis de respirer l’air du ciel et les parfums de la terre, libres de tout voile et dégagées de toute surveillance. Des nattes, des coussins sont jetés au hasard, et tout le peuple féminin de la maison arrive joyeusement. On apporte des fruits, du café, des bonbons, des instruments de musique et la petite fête commence.

 

Généralement un poulailler et un pigeonnier sont bâtis du côté le plus abrité du soleil; devant les accords du concert improvisé, la volaille se réveille et mêle ses cris perçants aux chants des femmes et aux sons des mandores et des guitares. Ce qui d’ailleurs ne semble nullement déranger les musiciennes. Mais on se lasse vite en Égypte; bientôt les instruments sont abandonnés et seul entre tous, le danabouck continue son tamtam monotone, accompagnant le chant presque douloureux, d’une seule voix que personne n’écoute plus.

 

J’aimais notre rue pour sa couleur locale, pour tout ce que je devinais de mystérieux et d’étrange dans ces vastes maisons, étalant une architecture bizarre.

 

Presque toutes avaient été les palais de pachas morts depuis longtemps. Sous leurs hauts plafonds garnis de poutres aujourd’hui branlantes, plusieurs générations avaient passé. Que de créatures charmantes s’étaient mirées dans ces étroites glaces que j’apercevais par les moucharabiehs entr’ouverts ! Que de crimes, que de violences s’étaient commis entre ces murs et dans ces salles basses, où mon œil ne pouvait plonger sans qu’un petit frisson me secouât toute.

 

Et comme ces maisons étaient vieilles et que l’on ne répare rien en terre égyptienne, les façades menaçaient ruine, et les portes ne tenaient plus; quelques bâtisses même s’étaient écroulées sous le poids des siècles, et dans les rares pièces demeurées debout, des familles continuaient de vivre leur triste vie végétative. Les chambres sans toiture servaient de véranda, et le soir, quand la nuit était assez sombre, je distinguais vaguement des grappes de femmes assises sur le rebord des pierres, insouciantes du danger, heureuses de ce coin de misère où elles respiraient, où elles percevaient les rares bruits de cette rue tranquille entre toutes.

 

Les voisins d’en face ne passaient point pour riches, mais je sus que le chef de la famille était de bonne maison. Il avait servi sous le grand Mohammed-Ay et, demeuré veuf sans enfants, il s’était remarié à soixante ans avec une esclave abyssine, qui lui avait donné quatre filles. L’homme semblait très vieux. La femme, véritable loque, sans sexe et sans âge, se dérobait presque toujours aux regards des étrangers. Mais les filles circulaient sans cesse dans la maison, et je pouvais — tant la rue était étroite — entendre leurs paroles. Elles étaient belles malgré leur couleur pain d’épices, et leurs formes demeuraient pures sous la galabieh, laissant se mouvoir à l’aise leurs fermes poitrines et leurs hanches rondes.

 

Danse orientale Bruxelles / Jeune fille à la cruche 1890

Le vieillard fumait sans relâche le nargileh dont les jeunes filles entretenaient pieusement le brasier dans son couvercle d’argent. Durant les longues après-midi estivales et pendant la soirée, à tour de rôle, chaque petite métisse venait cabisser (masser) le père ! Il s’étendait sur un divan devant la fenêtre et l’enfant dévotement prenait entre ses doigts minces les mains et les pieds glacés, puis avec lenteur elle faisait craquer les phalanges l’une après l’autre, pliant les paumes, frictionnant du même mouvement automatique chevilles et poignets. Ensuite, venait le tour du cou, des épaules et du dos.

 

Et cela se prolongeait durant des heures. Quelque- fois, à la tombée du jour, on entendait comme un vol d’oiseau. Les quatre se sauvaient à la fois dans la pièce voisine, tandis que l’unique servante de la mai- son introduisait dans la chambre un cheick venu réciter les versets du Coran. Le saint personnage s’accroupissait au milieu de l’appartement, et sa voix montait nasillarde dans le grand silence. Le vieillard accompagnait chaque verset du chanteur, du même mouvement oscillatoire que ce chanteur avait lui-même pour débiter ses prières. Et c’était une chose très orientale, ces deux hommes en face l’un de l’autre, vêtus du même costume ancestral, coiffés du même turban d’un autre siècle, et courbés ensemble sous la même foi.

 

Le vieux turc faisait glisser entre ses doigts couleur de cire un chapelet de grains d’ambre, en invoquant le nom d’Allah; et le prêtre, à terre devant lui, regardait de ses yeux vides, le ciel qu’il ne verrait jamais plus.

 

La servante apportait des tasses de café et des verres de sirop de roses; les hommes buvaient sans échanger une parole. Et la prière reprenait, emplissant l’espace de son rythme monotone.

 

Comme le père était âgé, il ne descendait plus guère aux appartements inférieurs que pour les visites de marque. Il prenait ses repas dans cette pièce que je voyais et j’en pouvais suivre chaque service. Trop arthritique pour s’asseoir à terre, il mangeait, à demi vautré sur son divan, devant un guéridon volant où ses filles plaçaient le plateau traditionnel.

 

La femme préparait les aliments et la servante les apportait des cuisines, dans une large manne d’osier, chaque plat muni de son couvercle. Mais seules, les filles présentaient ces plats, s’occupaient du père.

 

Et rien n’était plus étrange et plus touchant que la vue de ces quatre vierges noires, en adoration devant ce vieillard tout blanc, qui semblait leur aïeul, un aïeul très beau, très patriarcal et très bon qu’elles servaient en esclaves et en filles très tendres à la fois. Pour ces créatures de couleur, le père représentait l’homme de race supérieure, le Circassien guerrier, descendant de ces terribles mamelouks, dont les hauts faits vivaient encore en toutes les mémoires égyptiennes. C’était comme une apparition biblique qu’il m’était ainsi donné de voir tous les soirs et dont je ne me lassais point.

 

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