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Danse orientale Bruxelles / Gabriel Joseph Marie Augustin Ferrier 1914 A Harem Beauty Holding a Fan

 

Harem Beauty avec éventail

Abriel Joseph Marie Augustin Ferrier (1914) 

 

 

Voici le 3ème extrait du livre de Jeanne Puech d’Alissac sous le pseudonyme de Jehan d’Ivray. Vrais souvenir d’une vie en harem au 19ème siècle. Suivez les lien pour la première partie, présentation et introduction et la  2ème partie

 

 

Depuis, j’ai vu bien souvent se reproduire la même scène dans différentes maisons. Grandes dames, bourgeoises ou simples femmes du peuple, ont toujours devant moi reçu leur maître avec ce même respect doublé d’épouvante, cette même attitude servile, que notre âme de femme libre ne nous permet pas de comprendre aisément

 

Le pacha était le frère de mon beau-père. Il constituait donc la plus proche parenté de mon mari, dont il était aussi le tuteur. Bien qu’il ait manifestement avantagé les siens dans les conditions d’héritage, je dois dire en toute franchise que j’ai constamment trouvé en ce vieillard d’un autre âge et d’une autre race, un protecteur avéré et un conseiller plein d’indulgence. Très bon musulman, il accueillit la petite chrétienne en père et me témoigna jusqu’à sa mort une bienveillance marquée.

 

Il est d’usage, dans les maisons musulmanes, que les femmes aillent au-devant du chef sur le palier de l’escalier puis, après s’être inclinées devant lui en baisant sa main, elles attendent qu’il les fasse appeler dans la chambre où il se repose. Je me vois encore conduite par Azma vers ce grand vieillard qui, assis à la turque sur un haut divan, le narguileh à la bouche, les pieds déchaussés, me regarda cinq bonnes minutes, sans parler. Il portait depuis peu le costume européen et, tel qu’il était là, avec sa redingote noire, coiffé d’une calotte de toile blanche, il me fit plutôt l’effet d’un malade d’hôpital en convalescence. Ses chaussettes de laine complétaient l’illusion. Il avait une grande barbe blanche, de larges yeux bleus et sa bouche édentée riait d’aise sous l’épaisse fourrure des moustaches. Son teint avait la patine d’un vieil ivoire. L’examen qu’il me faisait subir depuis un moment dut sans doute m’être favorable, car il m’attira vers lui de sa main libre et me caressant les joues et les épaules, il dit en turc à sa fille Azma, debout à mes côtés :

 

— Latifa! (Gentille!).

 

Puis il me fit encore le grand honneur de m’obliger à m’asseoir sur le divan à ses côtés, et à tous petits coups il me tapotait en répétant :

 

— Anestouna ia benti. (Sois la bienvenue, ma fille !.).

 

L’entretien se prolongea quelques minutes, si toutefois je puis nommer ainsi un échange de paroles, auxquelles ni l’un ni l’autre nous n’entendions rien, car je me croyais obligée de dire quelques mots en français, que personne d’ailleurs ne comprenait. Mon mari, ayant enfin vu partir les derniers invités du Mandara, remontait vers nous, et ce fut lui qui me traduisit les paroles de son oncle. : Celui-ci paraissait ravi de revoir le neveu si longtemps absent et il l’embrassa très tendrement à plusieurs reprises. Au moment où nous allions regagner nos chambres, le vieillard rappela mon mari et me montrant du geste :

 

— Il faut qu’elle soit musulmane, cette petite fille, ce serait trop dommage de la voir rester chrétienne.

 

Mon mari répondit prudemment qu’on y songerait. Dans la chambre à coucher où l’on nous conduisit, deux surprises peu agréables m’attendaient. D’abord, les portes ne fermaient pas : il me fallut faire tomber les plis des portières et épingler les rideaux qui nous défendaient à peine de l’extérieur; puis, je vis ma pauvre Émilie venir à moi, désolée :

 

Madame, on dit que je couche ici.

— Ici, dans notre chambre?. mais c’est impossible !

 

Pour toute réponse, elle me montra une manière de cadre en bois de palmier assez comparable à une cage à poulets en longueur, et sur laquelle on avait posé un matelas, des couvertures et un moustiquaire. Mon mari ressortit de la pièce, cherchant sa cousine ou une esclave, mais déjà chacun avait regagné son gîte. Émilie proposa d’aller s’étendre dans la pièce voisine, qui était vaste et nous semblait une antichambre.

 

Sitôt que nous y pénétrâmes, un bruit insolite nous frappa. Six corps humains gisaient là, enfouis sous les couvertures, étendus à même les nattes. C’étaient des esclaves noires que l’on nous donnait comme gardes d’honneur, et elles ronflaient. Alors, ma pauvre servante eut une idée de génie. Fouillant dans les malles à peine ouvertes, elle en tira deux paires de draps, et, à l’aide de rubans et d’épingles, elle tendit ces draps d’une partie de la pièce à l’autre, la divisant ainsi en deux chambres séparées.

 

…/…

 

Bientôt, les bruits de la maison me firent connaître que l’on était debout autour de nous. La première personne qui entra à notre appel fut une négresse. Je la vois encore, après tant d’années. grande, l’œil vif, le nez point trop épaté, et les lèvres point trop grosses; elle était presque jolie à force d’être saine et gaie. Son corps admirable avait les formes d’un marbre et sa démarche était si gracieuse que la vue seule de cette esclave était un plaisir.

 

— Comment t’appelles-tu? demanda mon mari.

— Alima, ia Sidi.

 

Elles étaient deux du même nom; mais, tandis que celle-ci nous sembla la grâce même, l’autre, sitôt qu’elle apparut sur le seuil de notre chambre, mit comme un voile d’horreur autour de nous. Petite, vieille, ridée, la bouche vide de dents, elle était la personnification du monstre, tel qu’on a coutume de le présenter aux imaginations apeurées des enfants et du peuple. Pour ne point confondre ces deux négresses, dans la famille, on appelait la jeune, Alima taouila (la longue) et la vieille, Alima zorayera (la courte) (cela pourrait aussi vouloir dire la jeune).

 

La maison comptait encore trois autres femmes de couleur. Ache Kiniaze, une affreuse créature dont les traits jaunis, osseux, presque sans nez, offraient une ressemblance très exacte avec les momies conservées au Musée de Boulaq. En vérité, cette femme était l’image de la mort. Vêtue d’un suaire, elle eût suffi à glacer d’effroi tous les membres de la joyeuse réunion. Les deux autres esclaves abyssines avaient nom Ouas-Fénour et Sabri-Gamil. Ouas-Fénour, sans beauté, montrait un corps magnifique et des yeux lumineux. Toute jeune, quinze ans peut-être, elle possédait les formes pleines et magnifiques d’une femme de trente, mais sa taille restait mince et son sourire enfantin. Celle-là m’aima tout de suite et si violemment que je dus plus tard supplier sa maîtresse de l’envoyer au dehors à l’heure de mon départ. Je n’avais pas le courage de voir ses larmes.

 

 

Danse orientale Bruxelles / Henry Henshall  1856-1928  Ladies In Turkish Costume...

 

John Henry Henshall (British, 1856-1928) – Ladies In Turkish Costume

 

 

La dernière, Sabri-Gamil, demeurait encore une enfant, malgré sa haute taille. Je sus qu’elle n’avait pas treize ans. Elle n’était pas jolie, mais plaisait quand même, par l’agilité de ses gestes menus, par la splendeur étonnante de ses yeux de sauvagesse, par tout un je ne sais quoi de félin et de jamais vu, qui m’enchanta. Elle était de beaucoup la plus intelligente, la moins franche aussi et la plus paresseuse. Deux esclaves blanches de race circassienne complétaient la domesticité. Celles-ci pouvaient avoir chacune de vingt-cinq à trente ans. Elles avaient peut-être été belles, mais les travaux du ménage, l’humiliation de leur état de servage et la honte d’une stérilité décevante les faisaient vieilles avant l’âge. Tout, dans leur attitude avachie, disait le renoncement et la lassitude.

 

L’une d’elles, Giill-Baijas (en turc, rose blanche), était spécialement affectée au service personnel de la maîtresse et de son fils, l’autre, Soffia, s’occupait surtout du maître et surveillait la bonne ordonnance des pièces de la maison. Un portier (boab) et un porteur d’eau, représentaient à eux deux le personnel mâle. Il faut ajouter à ce nombre l’eunuque, véritable autorité dans toute famille musulmane, plus un chiffre variant de trois à six affranchies, ne quittant pour ainsi dire pas la maison des anciens maîtres, car chez eux seulement elles étaient sûres de trouver constamment le gîte et le couvert abondamment servi sans compter les nombreux cadeaux aux jours de fête. Comme ces affranchies arrivaient toujours accompagnées de leurs enfants et d’une esclave noire, on peut juger du train obligatoire de la maison. Et je ne parle ici que d’une famille de simple bourgeoisie. Chez les grands fonctionnaires et les princes, le budget atteignait celui d’un ministère.

 

…/…

 

La veille, j’avais pu, sous le prétexte des fatigues du voyage, me contenter d’un œuf et d’un peu de lait, servis sur un petit guéridon, devant mon divan. Aujourd’hui, il fallait, pour éviter de me montrer impolie, partager le repas de tout le monde, repas que les honneurs dus à notre arrivée changeaient en festin. Pour mieux prouver le grand plaisir que l’on avait à m’avoir, on servit le déjeuner dans ma chambre. Cette habitude est en train de disparaître en Egypte, mais jusqu’en ces dernières années, la salle à manger était une pièce parfaitement inconnue dans le pays.

 

Danse orientale Bruxelles / repas au harem

 

Repas au harem, illustration (vers 1900)

 

Quand arrivait l’heure des repas, les esclaves apportaient un immense plateau que l’on posait sur une sorte de tabouret très bas, au milieu de la chambre où les maîtres se trouvaient au moment même. Ce plateau était de fer peint en couleurs vives, le plus souvent vert, avec une couronne de roses au centre, on y déposait d’abord les pains, (sortes de galettes plates et si peu levées que, fraîches, elles s’écrasent facilement entre les doigts, sèches, elles prennent tout de suite l’apparence de ronds de papier.) A côté du pain, une ou deux cuillères de corne, d’ivoire, ou de bois, selon le luxe du logis; à la place d’honneur, le plat couvert, renfermant le premier mets et, tout autour, des raviers contenant différentes sortes de torchis (légumes marinés dans le vinaigre et les aromates). Des feuilles de salade, des oignons verts et du fromage blanc complètent l’ensemble.

 

Pas de fourchettes ni de couteaux, point d’assiettes non plus, ni de verres. Chaque convive met adroitement la main au plat et déchiquette les viandes le plus simplement du monde, à l’aide des doigts. Quand on a pris deux ou trois bouchées, l’esclave emporte le plat et en remet un autre. Le moindre repas indigène en comporte au moins douze. Mais ces plats ne sont pas très copieux. Il est de mauvais goût de trop revenir à un seul. Il est vrai que, contrairement à l’usage européen, ici la pièce de résistance se sert au début. La dinde ou le mouton traditionnels doivent être présentés entiers, le cou et le reste, entourés de roses et de feuillage.

 

La maîtresse de la maison déchire avec ses mains la chair de la bête, qui, pour cela, doit être très cuite, et sert copieusement ses invitées qui, à leur tour, dépècent à l’aide seule de leurs ongles et de leurs dents. On croirait assister au repas des fauves. Les légumes, presque toujours farcis ou mêlés de viande, alternent avec les entremets sucrés, composés de pâtes feuilletées (féttir) et de gelées à base d’amidon et de fruits. Le Pilaf, selon l’usage, doit terminer tout repas chez les riches comme chez les pauvres. Pendant que les convives mangent, une esclave se tient derrière eux et, si l’une des dîneuses a soif, elle se tourne vers cette esclave et lui dit simplement :

 

Essini (Désaltère-moi !)

 

L’esclave remplit alors d’eau fraîche une coupe en argent ciselé et la présente à l’invitée dans le creux de sa main gauche, la droite repliée sur la poitrine en signe de servitude. Les Européennes qui arrivent maintenant au Caire et qui, évidemment, demandent à voir des harems, sont surprises de retrouver dans les demeures princières où on les conduit, les mêmes salles à manger luxueusement meublées, les mêmes tables fleuries sur lesquelles sont servis les mêmes mets, pour ainsi dire, qu’elles trouvaient chez elles cinq jours plus tôt à Paris ou à Londres. Celles-là ne peuvent point soupçonner le pas formidable qu’a fait la société indigène de la capitale depuis vingt-cinq ans.

 

Cet usage musulman a une origine extrêmement charitable et touchante. L’islam pitoyable aux indigents ordonne au riche d’avoir toujours une large part de restes à la fin du repas, pour le cas fréquent où un frère malheureux viendrait à ce moment s’asseoir à sa table. Tandis qu’aujourd’hui le moindre moudhir (préfet) d’une petite province reçoit ses amis à la Franque, autour d’une table européenne, avec une argenterie étincelante et du linge cylindré, autrefois, j’ai vu, chez des princes, le même couvert rudimentaire dont j’ai parlé plus haut, et j’ai bu, dans le verre commun, une eau point filtrée, rouge encore du limon du Nil.

 

Après le repas, les esclaves apportaient le techte, sorte d’aiguière en or, en argent ou en simple terre, accompagnée de sa cuvette. Chaque personne prenait des mains d’une négresse, le savon en forme de fruit, à la mode en ce temps-là, et fortement parfumé au musc; puis, l’esclave préposée aux ablutions s’agenouillait devant elle et lui versait doucement l’eau sur les mains. Le savonnage durait longtemps. Il est de bon ton de faire beaucoup mousser le savon quand on se lave. Puis, rincées, rafraîchies, les mains étaient essuyées par une troisième servante à l’aide d’une serviette brodée d’or. La même serviette, bien entendu, sert à toutes les lèvres et à tous les doigts. On juge de l’état de malpropreté et d’humidité, dans lequel elle parvient à celle qui l’emploie la dernière.

 

Le verre non plus n’est jamais essuyé. C’est là une coutume à laquelle je ne suis jamais parvenue à me faire; et, bien souvent, il m’est arrivé de ne point boire aux différents repas où je fus invitée. La nourriture, servie à ce déjeuner, différait absolument des mets moins compliqués peut-être, mais parfaitement sains et bien préparés, que j’avais vu servir à la table paternelle. La façon dont mes compagnes mangeaient me dégoûta profondément, et, bien que je fusse toujours servie la première et que l’on m’eût donné une fourchette et un couteau, il me suffisait, pour être écœurée, de voir toutes ces mains s’abattre dans le plat commun et en ressortir luisantes de sauce et de graisse.

 

Danse orientale Bruxelles / Harem Dancer Adam Styka

Tout, ce jour-là, me parut mauvais. Les coulis sentaient le beurre rance (ce terrible beurre fondu qui s’emploie ici et où l’on incorpore le suif en parties égales), la cannelle, la coriandre, le gingembre. On m’offrit du vin de palmes dont il me fut impossible d’avaler plus d’une gorgée, mais les invitées, retenues en mon honneur autour de ce plateau, en firent leur régal. Une heure après le repas, tout le monde était légèrement en folie. De nouveau, les danses recommencèrent, et, comme je ne riais pas, étourdie, hébétée, le cœur lourd d’une incommensurable tristesse, Zénab, la bouffonne, par une pensée charitable sans doute, s’approcha de moi et, se retournant brusquement, releva sur sa tête sa longue robe. Elle ne portait pas le plus léger vêtement en dessous. Elle recula un peu pour que l’effet sans doute fût plus efficace, puis se mit à danser.

Harem dancer (Adam Skyra, 1890 – 1950)

 

 

Je me levai et je courus sur la terrasse, au grand scandale de mon entourage. Mais là un spectacle identique m’attendait. Ma femme de chambre assistait aux mêmes danses grotesques. Les négresses, riant de toutes leurs dents, avaient enlevé leurs caleçons de cotonnade et, leurs galabiehs relevées à tour de rôle, se tournaient, étalant leurs formes opulentes et couleur de cirage. Emilie, moins prude que moi, s’amusait; peut-être un peu du paganisme grossier des ancêtres barbares était-il demeuré dans son âme cévenole. toujours est-il que cette fille très chaste eut ce mot exquis quand je la réprimandai d’avoir, par son attitude complaisante, encouragé ces jeux qui me choquaient si fortement :

 

— Oh ! Madame, il n’y a pas de mal. C’est si noir!.

 

 

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Atelier de danse orientale samedi 9 février de 15h à 18h au Dojo. Avec des musiciens et des morceaux spécialement composés pour le concert qui suit le soir du même jour (suivre le lien)….