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Danse orientale Bruxelles / Au Coeur du Harem (2)

 

 

 

Frederick-Arthur Bridgman 1847-1928 (Etats Unis). -The harem

 

 

Suite du livre de Jeanne Puech d’Alissac sous le pseudonyme de Jehan d’Ivray. Vrais souvenir d’une vie en harem au 19ème siècle. Première partie, présentation et introduction : suivez le lien…

 

 

Quand nous fûmes installées sur le divan, la vieille tante, Azma et moi, les autres femmes s’accroupirent autour de nous dans la posture du lapin de Florian; seules, les négresses restèrent debout encadrant les portes de leurs faces noires. C’est encore une des nombreuses coutumes du pays que ce ramassis d’esclaves posées à chaque ouverture, écoutant curieusement ce qui se dit autour d’elles.

 

On prétend qu’au temps du terrible sultan Sélim, toutes les esclaves furent amenées et parquées séparément dans le palais du Khalife. A tour de rôle, on les faisait comparaître devant le maître suprême, et chacune à son tour était appelée à dire toutes les choses vues, toutes les paroles entendues dans le harem d’où elles sortaient. Celles qui refusaient de parler, avaient la langue arrachée. De cette façon Sélim arriva à connaître tous les mystères de la capitale.

 

On apporta le café.

 

Il est d’usage de le servir d’ordinaire sur un plateau de cuivre, dans la canaque entourée des petites tasses appelées Fingals (au pluriel, Fanaghils). L’esclave préposée à ce service dans les grandes maisons, ou la modeste négresse dans les demeures bourgeoises, verse à mesure le liquide bouillant dans les tasses et présente chaque tasse à l’invitée. Mais, aux grands jours, dans les familles de condition, il en est tout autrement. Une esclave blanche apporte la canaque sur une sorte de fourneau encensoir garni à l’intérieur de braise odorante, une autre tient le plateau comme un calice, une troisième sert et présente les tasses. Pour me faire honneur ce fut ce dernier mode que l’on employa.

 

…/…

 

Pendant ce temps, mon mari demeuré en bas dans le Mandara (Appartement des hommes) recevait comme l’aîné des descendants mâles de la famille les hommages de tous les visiteurs et eunuques de la maison.

 

Le Mandata, appelé aussi Salamleck, est, à l’heure actuelle, la désolation des musulmanes un peu modernes, car il représente à leurs yeux le sanctuaire où se cache la vie de l’époux. Pour peu que celui-ci occupe une situation importante dans le gouvernement, ses appartements sont journellement encombrés de visiteurs que sa compagne ne doit pas connaître et auprès desquels il passe la majeure partie de son temps. Il en est de même chez les grands propriétaires, dont les innombrables fermiers, voisins ou employés composent l’habituelle cour. Il arrive souvent que le bey ou le pacha ne monte au harem que pour y dormir.

 

A l’époque où j’arrivai en Egypte, rares étaient les femmes qui songeaient à se plaindre de cette coutume. Bien au contraire, jeunes et vieilles musulmanes d’il y a vingt ans, ne se sentaient vraiment chez elles qu’à l’heure précise où l’homme en était absent. Une anecdote me revient à la mémoire qui, mieux que toute explication, prouvera ce que j’avance.

 

Le soir de mon arrivée, tandis qu’un peu étourdie par tout ce qu’il m’avait été donné de voir en cette inoubliable journée, je me laissais aller à une rêverie assez triste, le front dans ma main, une esclave noire familièrement me toucha l’épaule :

 

— Taali! me répétait-elle. (Viens!)

 

Je ne comprenais pas, mais le geste me fit deviner les paroles entendues. La négresse me conduisit tout au fond de l’appartement, dans une pièce, où une quinzaine de femmes se tenaient accroupies sur des matelas de soie posés le long des murs. Au fond, Azma, la maîtresse du lieu, me souriait en m’invitant de la main à prendre place auprès d’elle. Malgré la souplesse de mes muscles, je ne tardais pas à trouver fort incommode cette posture propre aux lapins de la fable. Mes jambes, peu accoutumées à se replier, me semblaient en plomb et j’avais les reins brisés, mais je voulais faire bonne contenance et la peur de paraître encore plus étrangère à ce peuple, pour qui, je le sentais, j’étais déjà l’ennemie, me fit supporter tous les ennuis de ma position.

 

Peu à peu mes yeux s’accoutumaient à la demi obscurité de la pièce. Pour tout éclairage, on avait posé sur un korsi (un tabouret élevé faisant office de table) un Fanousse, sorte de lanterne presque aussi grande qu’un réverbère et renfermant deux bougies, dont la flamme vacillante n’éclairait qu’une faible partie de l’appartement très haut de plafond.

 

Devant ce pauvre éclairage, trois femmes dansaient. Deux d’entre elles étaient des esclaves de la maison, la troisième dont il me sera donné de parler souvent dans ce récit n’avait pas un emploi bien défini.

 

C’était une de ces innombrables sangsues de harem, dont les propos souvent obscènes, toujours joyeux et pimentés, les gestes équivoques, les jeux bizarres sont appelés à divertir les pauvres emmurées et à charmer leurs longues heures d’oisiveté. Cette femme s’appelait Zénab; j’ai su plus tard que sa gaîté de commande cachait une de ces détresses affreuses, si fréquentes au pays musulman. Son mari l’avait battue et dépouillée des modestes biens qu’elle apportait au ménage.

 

Elle avait eu successivement quatre enfants morts au berceau, puis un beau soir, brutalement, l’homme l’avait chassée et maintenant, répudiée, flétrie avant l’âge, un œil crevé faute de soins, elle dansait. Et rien n’était plus horrible que la vue de cette créature pitoyable, toujours à l’affût d’un mot drôle ou d’une mimique nouvelle propre à amener le rire sur les lèvres des heureux qui l’entouraient, elle qui de la vie, n’avait connu que les pleurs.

 

J’ignorais ces choses et ne pouvais voir, ce jour-là, que le côté grotesque de son attitude.

 

 

 

Giulio Rosati (1858-1917)  Danse au harem (détail)

  

Des esclaves assises sur le (matelas de soie) accompagnaient la danse en frappant sur le darraboucka, sorte de tambourin fait d’une peau d’âne tendue sur un tuyau de grès se terminant par une ouverture très évasée. D’autres frappaient dans leurs mains, pour indiquer le rythme.

 

Mais, à un signe de la maîtresse de la maison, les danses cessèrent. La cousine de mon mari venait de recevoir des mains d’une esclave, un instrument bizarre, la Noune, que je ne puis mieux comparer qu’à une petite harpe renversée que l’on pose sur les genoux et dont on joue à l’aide de doigtiers assez semblables à ceux que portent les danseuses cambodgiennes. Azma commença à tirer quelques sons de son instrument et tout aussitôt une esclave circassienne, assise près d’elle, prit une guitare arabe accrochée au mur et s’apprêta à l’accompagner. Les chants commencèrent.

 

Il est bien difficile à une oreille européenne d’apprécier la musique orientale. C’est une plainte déchirante, toujours en mineur et quelles que soient les paroles du morceau. La principale interprète entonne un verset dans lequel la même phrase se répète jusqu’à cinq fois et le chœur répond. Cependant l’accoutumance finit par rendre cette musique, en tous points si dissemblable de la nôtre, non seulement supportable, mais presque agréable, surtout adéquate au pays et au milieu.

 

Contrairement à l’usage de nos maîtres qui comptent pour peu de chose les paroles du poème, ici le poème est tout, et ces mots, que nous ne comprenons pas toujours, sont d’un langage si élevé, que les semblants d’air qui les accompagnent ne comptent point. Les chants alternèrent donc avec les danses, pendant plusieurs heures; en mon honneur on avait apporté une bouteille de cognac et du vin de palmes. Grande fut la surprise de l’entourage, devant mon refus de toucher à ces boissons qui semblaient un régal à tout le monde.

 

— Mais, les Françaises ne boivent donc pas? me demandait-on, sur le ton de la plus parfaite incrédulité.

 

Je dus avouer que jamais je n’avais vu dans ma famille servir d’eau-de-vie, ni de vin entre les repas. Ce qui parut surprendre toutes les femmes. Ce fut Zénab qui se chargea de boire à ma place. Elle s’en acquitta de telle façon que, moins d’un quart d’heure après, elle était dans un état d’ébriété complète, pour le plus grand divertissement de la société.

 

C’était à qui exciterait encore la malheureuse.

 

— Encore un verre de cognac, Zénab !.

— Un peu de vin, ma fille; le jus de palmes rend la beauté au visage, et l’éclat aux regards.

 

Et Zénab buvait.

 

A présent sa danse tournait en bacchanale. Ses cheveux épais, dénoués et répandus sur sa face, son œil unique révulsé, un sourire extatique aux lèvres, elle tournait sur elle-même, faisant saillir sa croupe et ses hanches; ses seins flasques, à la peau brune et plissée, avaient de légers tressautements à chacun de ses pas. Ses pieds étaient nus, et de ses mains levées au-dessus de sa tête, elle frappait l’une contre l’autre les crotales de cuivre, castagnettes indispensables de toute réunion féminine en Egypte.

 

Soudain, un frôlement de souris, des paroles chuchotées à voix basse, tout près de moi, et ce fut la débandade.

 

— El Bacha! (Le Pacha !) le maître que l’on n’attendait point, venait d’arriver à cheval de son Abadieh, malgré l’heure avancée; la somme de terreur répandue aussitôt sur tous les fronts, me dit assez de quel respect on entourait le chef de famille.

 

Ah ! ce ne fut pas long !. Vite les instruments de musique cachés sous les divans, les bouteilles à demi vides emportées vers les cuisines, les ceintures renouées, les mouchoirs de tête rajustés et les visiteuses étrangères s’enfuyaient avec des cris d’oiseaux. Seules, demeuraient Azma, fille du pacha, les esclaves et les servantes.

 

 

 

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