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 Danse orientale Bruxelles : derviche-hurleur

 

Allbert Aublet (1851-1938), Portrait d’un derviche hurleur

 

 

… Dans le haut de la longue rue centrale qui va de la plage au champ des morts, s’élève une petite maison de bois à deux étages : en face, un étroit cimetière et une mosquée peinte en vert. Cette mince construction n’a rien d’extraordinaire, et on la prendrait volontiers pour la paisible habitation d’une famille musulmane. il n’en est rien cependant. Elle est l’antre farouche de formidables fanatiques, le téké des derviches hurleurs.

 

Les derviches, cette immense confrérie des moines de l’islam, se contentent, les uns, des exercices religieux de leurs couvents ; les autres, de longs voyages à travers les pays musulmans, où ils sont entourés de la vénération publique et nourris par l’inépuisable charité des fidèles. Coiffés de leur bonnet de feutre, revêtus d’une longue pelisse, ils se livrent parfois à de petits métiers populaires, parfois se contentent des aumônes qui leur sont prodiguées.

 

Les derviches hurleurs sont de la race des délirants, des farouches ; je ne sache pas de scènes plus répugnantes que leurs cérémonies, et je dois ajouter, pour être juste, que parmi leurs coreligionnaires, les gens sensés les réprouvent dans les termes les plus précis. Le gouvernement n’autorise pas leurs exercices à Constantinople, et c’est seulement dans les provinces que s’étale eu pleine lumière leur frénésie inconsciente. Leur salle à Scutari est petite, entourée de galeries étroites au premier étage, où se tiennent les spectateurs. En bas, devant le mirhab, l’imam, un vieillard a figure vénérable, à turban blanc et à barbe blanche, est debout, entouré de quelques acolytes. Sur le mur sont suspendus d’étranges instruments, des lardoirs, des crocs, des dards en forme de cœur, toute une série de flèches affilées, de longs javelots, de lourdes chaînes, de masses de fer, qui sont destinés aux acteurs de ces solennités à la fois lugubres et grotesques.

 

Les initiés se placent au fond de la salle, sur un seul rang le long des colonnettes qui soutiennent la galerie supérieure ; ils sont vêtus d’une longue robe blanche et se serrent étroitement les uns contre les autres. J’aperçois parmi eux quelques nègres à la figure bestiale ; tous ont l’air absorbé dans une extase sinistre. Soudain, à un signal donné, après des prières psalmodiées sur un rythme lent et nasillard, la bande toute entière s’agite à droite et à gauche en cadence, d’un seul et même mouvement ; en même temps ils crient ensemble LaIlah il Allah! d’une voix rauque, puis seulement Allah sur une mesure régulière comme le bruit d’un métronome, avec des intonations de plus en plus retentissantes et des oscillations de plus en plus prononcées.

 

Peu à peu ce chant monotone et essoufflé devient un cri, une sorte d’aboiement saccadé; sous l’influence d’un mouvement ininterrompu qui les épuise et des clameurs horribles qui les étourdissent, les derviches perdent tout sentiment du réel ; ruisselants de sueur, les yeux ensanglantés et hors de la tête, le cou gonflé par l’effort, les membres tremblants comme dans une attaque d’épilepsie, abrutis, pantelants, effarés, ces malheureux deviennent pareils à des animaux sauvages ; il n’y a plus rien d’humain sur leurs visages boursouflés, dans leur attitude furieuse : ils sont ivres, ils sont fous, et l’on se figure ainsi les possédés du démon. On voit qu’ils souffrent d’une fatigue infinie, et que ces convulsions les brisent ; par instant, ils n’ont plus que le souffle pour crier Allah, ils n’ont plus de force pour continuer le balancement sacré. Un nègre surtout était horrible à voir : son visage sombre, ses yeux tournoyants, sa bouche lippue et convulsée présentaient l’image de l’épilepsie ; son corps énorme, tremblant dans sa robe blanche, ressemblait à une vision de cauchemar.

 

A chaque instant, on croit qu’un de ces effroyables fanatique se va rouler par terre apoplectique et écumant. Mais la rage soutient et emporte de nouveau d’un bloc le groupe en délire. La clameur infernale est à son comble, entrecoupée de soupirs qui ébranlent ces malheureux jusqu’au fond de leur être ; on se sent ébloui; des nuages passent devant les regards ; on n’aperçoit plus qu’un va-et-vient confus, on n’entend plus les rugissements des hallucinés qu’à travers une sorte de rêve. L’âcre vapeur des miasmes remplit la salle, monte au cerveau et vous écœure.

 

C’est alors que souvent, dans le paroxysme de la folie, l’un d’entre eux s’élance en avant, saisit un dard, se blesse avec une volupté terrible ou se frappe avec les chaînes de fer. Je n’ai pas vu heureusement cette dernière scène, qui se produit cependant de temps à autre, selon la fantaisie de ces misérables ; ils étaient, me dit-on, relativement calmes ce jour-là. Qu’est-ce donc lorsqu’ils sont plus surmenés encore, lorsque cette tempête de cris, ces contorsions épouvantables ne suffisent pas à leur fureur ?

 

Au milieu de cette scène, l’imam tantôt s’accroupit et se prosterne, tantôt demeure comme fasciné par l’édifiante beauté du spectacle, tantôt l’encourage du geste. Tout à coup, parmi les spectateurs, un enfant se lève et s’approche et s’étend par terre devant lui: le vieillard s’avance avec une dignité de pontife et marche sur le corps de l’enfant, désormais sanctifié. Comme j’avais l’air surpris, une petite fille qui se tenait auprès de moi me regarda en souriant, descendit dans hémicycle, se plaça à son tour aux pieds de l’imam, qui se promena un instant sur sa poitrine, et elle remonta d’un air ravi, pleine d’enthousiasme, me jetant un coup d’œil fier, heureuse d’avoir montré à un giaour son courage et sa foi.

 

La lassitude des hurleurs était arrivée à un tel degré, que leurs têtes retombaient en avant, que leurs bras énervés ne pouvaient plus faire la chaîne, que leurs cris inarticulés ne sortaient plus de leur gorge sifflante. L’iman arrêta d’un geste, après plus de deux heures, les évolutions de ses fidèles, et les musulmans qui avaient assisté à la fêtese retirèrent d’un air de componction, comme des gens profondément touchés par une magnifique cérémonie. Deux jours par semaine, les bons derviches recommencent leurs clameurs, que pour rien au monde, je ne voudrais entendre une seconde fois.

 

extrait de Charles de Moüy, Lettres du Bosphore, Plon 1879.

 

 

 
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