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 Dans eorientale bruxelles / eugene-pierre-francois-giraud-1846-1873 interior-of-a-harem

 

 Eugene Pierre Francois Giraud, 1846-1873, Intérieur de Harem

 

 

Jehan d’Ivray est le pseudonyme de Jeanne Puech d’Alissac (1861-1940). Mariée jeune à un beau levantin, égyptien, étudiant en médecine à Paris, Jeanne Puech d’Alissac suit son mari au Caire puis à Tantah où elle vivra de 1879 à 1919.

 

« Au Cœur du Harem », publié entre 1900 et 1910 chez F. Juven à Paris,  est le récit autobiographique des mois qu’elle passa, Caire, dans le harem d’un oncle de son mari. C’est un vrai document et qui, en passant, témoigne d’un temps où les gens savait écrire sans en faire profession. On vous livrera des passages entiers de ce texte, libre de droit.

 

Il vaut le coup, d’autant plus qu’il n’est pas tellement connu – il ne semble pas avoir été republié récemment, à part une seule édition, mais peu répandue, commentée par une chercheuse. A notre habitude, nous y ajoutons des images de notre cru, inspiré selon notre humeur et notre imagination par le contexte du récit. Nous en avons passé la première partie, qui décrit le voyage de Paris au Caire, bien qu’elle ne soit pas sans intérêt. C’est donc à l’intérieur même du harem que nous  vous invitons, sans préambule.

 

 

 

 Danse orientale Bruxelles / ENTRANCE TO A PRIVATE MANSION CAIRO Roberts

Nous arrivâmes, vers dix heures, devant la porte de Sélim pacha Rouchdy, oncle de mon mari. Là commençait ma vie nouvelle.

 

La maison ne différait pas sensiblement des autres demeures qui l’entouraient. Comme toutes les habitations qui se respectent, elle donnait dans une rue triste, que pas une échoppe n’égayait. Vis-à-vis, à côté, partout les mêmes hautes murailles, les mêmes fenêtres garnies de moucharabiehs étaient reproduites. Et partout aussi la même porte monumentale, entourée des mêmes bancs de pierre et ouvrant sur la même cour, sorte d’atrium rappelant un peu les demeures romaines.

 

Devant le seuil, un vieillard très beau nous accueillit. C’était le boab (portier) de la famille, ancien esclave libéré et qui avait vu naître mon mari et tous ceux de sa génération. Il était noir, mais de race nubienne, c’est-à-dire ayant gardé la forme pure des traits caucasiques et sur sa face de statue sombre, une barbe neigeuse encadrait superbement le visage rayonnant d’intelligence et de bonté. Il s’avança et pieusement baisa les genoux et les mains de mon mari, puis mes mains à moi, mais déjà en me regardant l’expression tendre de son regard avait changé et je sentais l’hostilité naissante, que si souvent depuis, mon titre d’étrangère et de chrétienne devait me valoir dans les milieux demeurés vraiment sincères à la foi du prophète.

 

Sur les pas du boab, un autre homme à son tour venait d’apparaître. Celui-ci me parut franchement nègre, mais la recherche de sa mise, un air d’importance tout à fait comique et surtout le timbre bizarre de sa voix me firent comprendre à quel genre de personnage j’avais affaire. Mon mari m’avait tant parlé des eunuques et du rôle prépondérant qu’ils jouaient encore dans la famille égyptienne, que j’étais renseignée sans les connaître. C’était bien l’eunuque en chef de la maison qui venait se présenter à moi le sourire aux lèvres, et la main tendue, comme si nous étions déjà de très vieilles connaissances.

 

Il m’enleva de la voiture et, sa main serrant mon bras à le briser, il m’entraîna vers l’escalier qu’il me fit monter presque à lui seul, tant il mettait de force à me soulever. J’ai su depuis que ce mode d’introduction résumait la plus haute formule de politesse de l’eunuque envers les visiteuses étrangères, mais alors combien cela me parut étrange !

 

Béchir-Aga me conduisit au premier étage. Tout de suite après l’escalier de marbre, s’étendait une sorte de vaste couloir sur lequel des nattes neuves étaient posées. Nous arrivâmes devant une porte garnie dans le bas d’une demi-douzaine de paires de babouches et de savates, qu’il fallut pousser du pied pour entrer.

 

L’eunuque avait frappé dans ses mains et, à ce signal, une nuée de femmes accouraient. Toutes les races, toutes les couleurs, tous les âges me semblèrent représentés par le véritable peuple de mon sexe, qui s’empressa aussitôt autour de moi.

 

J’étais à ce moment, pour tout ce monde privé de distractions, une véritable bête curieuse; personne ne songeait à l’embarras cruel où on me mettait, en me le témoignant d’une façon aussi directe. Mais, tout à coup, tel un vol de moineaux rapaces, la petite troupe se dispersa, une créature délicieuse venait vers moi et très simplement me tendait les bras.

 

Elle était belle, de cette beauté un peu flétrie, propre à certaines Turques trop passionnées et souvent malheureuses; ses grands yeux fauves, ses cheveux d’un châtain sombre à reflets d’or sur lesquels était jeté un voile de gaze traînant derrière elle, son teint très pâle et le pli amer de ses lèvres lui donnait un faux air de nonne du moyen âge, une de ces nonnes consumées d’amour, usant leurs genoux en vaines prières, sur les dalles de l’autel.

 

Et c’est une chose surprenante, même après l’avoir si bien connue, elle, dont la gaîté était charmante, même après l’avoir vue mère délicieuse de nombreux enfants, épouse trop aimante d’un mari indigne d’elle, toujours cette première impression m’est restée et c’est bien sous les traits d’une jeune religieuse que je la revois.

 

C’était la cousine, presque la sœur aînée de mon mari, Azma, la fille du vieux pacha, mariée elle-même à son cousin, qui était aussi celui de mon mari, puisqu’ils étaient tous trois fils et fille de la même souche. Azma avait épousé Aly-bey professeur à l’Ecole polytechnique du Caire. Il était son aîné de très peu, mais tous deux avaient près de quinze ans de plus que leur jeune cousin mon mari. La mère d’Aly-bey était la sœur de mon beau-père (mort depuis longtemps) et du vieux pacha Sélim Rouchdy. Cette dame était veuve et peu aimable. Très fervente musulmane, elle partageait son temps entre la prière, la lecture du Coran et l’élevage de lapins et de canards, dont la société rendait le voisinage de cette vieille personne insupportable, car ces jeunes animaux grandissaient à domicile, sur les fauteuils, dans les lits, partout.

  

A ce moment, elle se tenait debout derrière sa bru et me regardait sans trouver une parole de bienvenue; pour celle-là aussi j’étais l’intruse, l’étrangère dangereuse et déjà détestée. Quatre négresses levaient vers moi leurs têtes curieuses. Des Turques, des Egyptiennes et deux Abyssines complétaient l’ensemble.

 

Azma, maîtresse du lieu, m’avait prise par la main et me conduisait vers une vaste salle, dans l’angle de laquelle un grand lit de fer à colonnes se dressait, tendu d’une gaze rose brodée d’argent. Cette pièce me parut immense avec ses quatre fenêtres à la file et ses trois portes où les portières relevées et les battants des portes manquant, faisaient comme autant de place à la curiosité malveillante qui m’entourait.

 

Les fenêtres n’avaient ni vitres, ni persiennes, mais seulement de lourds moucharabiehs que l’on ne baissait guère qu’aux soirs d’hiver. Elles ouvraient sur le vieux canal du Khalig, desséché à cette saison de l’année, mais qui, l’hiver, roulait une eau bourbeuse et glacée. De l’autre côté, une mosquée se devinait et je sus plus tard que, dans cette mosquée, se réunissait, durant les nuits du vendredi, la confrérie des derviches hurleurs.

 

Danse orientale Bruxelles / Derviche hurleur 1880

 

Derviche hurleur / Egypte / vers 1880

 

La chambre se trouvait sommairement meublée d’un haut et très long divan garni de coussins, d’une table recouverte d’un jeté de percale orné d’une dentelle au crochet et sur laquelle étaient posées une demi-douzaine de gargoulettes de terre dans un plateau de faïence. Chaque gargoulette avait un petit couvercle en argent surmonté du croissant de Mahomet. Une glace de forme ovale était apposée à plat contre le mur passé simplement à la chaux. Un grand tapis européen couvrait les dalles. Je vois encore ce tapis que l’on semblait trouver magnifique autour de moi et qui avait été acheté à mon intention. Il montrait un fond vert avec de larges fleurs rouges et jaunes, de couleurs si voyantes que l’œil se fatiguait à le regarder.

 

Au plafond, les poutres étaient recouvertes d’une jolie couche de peinture byzantine, très effacée, mais jolie encore et cela, personne autour de moi n’en comprenait ni la valeur, ni la beauté.

 

Illustrations :

David Roberts : Entrée de maison au Caire (vers 1838/39)

Ferdinand Max Bredt, Allemagne, 1868-1921 : Queen of the harem

 

 

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