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Danse orientale Bruxelles / Portrait de femme Algérie1875

  

Femme algérienne (vers 1875)

  

 

 

L’auteur, Benjamin Gastineau, est invité (vers 1860) a passer la soirée chez le caïd de Bab-AIy, village indigène contigu à Maskara, qui y donne « une fête magnifique ». Maskara ou Mouaskar, Tamɛaskaṛt en Kabyle & Mozabite, est une commune algérienne de la wilaya de Mascara en Oranie.

 

Nous sommes là peu de temps après une période très sanglante qui a débuté en 1835 quand Maskara, prise par les français, est abandonnée par les Arabes qui massacrent les juifs avant de partir, période violente qui ne finit qu’en 1841. La détermination de l’auteur à se mêler aux arabes est d’autant plus remarquable.

 

Benjamin Gastineau, socialiste militant, collaborateur à la voie du peuple de 1848 à 49, ayant écrit plusieurs ouvrages, dont une vie de Proudhon, ingénieur semble-t-il, à ce titre auteur d’un « Génie de la science et de l’industrie » et d’une « Histoire des chemins de fer », avait été déporté en Algérie en 1852 pour raison politique.

 

Extrait de « Les femmes et les mœurs de l’Algérie », 1861, de Benjamin Gastineau (1823-1904) édité chez Michel Lévy frères (Paris)

 

  

 

…. Je te mène à la maison du caïd, qui marie son fils Sidi-Abd-el-Kader-ben-Mohammed (qu’Allah le favorise) avec Kadidja, fille de Lella Mouléna.

 

En effet, des musiciens chargés de donner le signal de la fête et d’inviter bruyamment tous ceux qui voudraient y prendre part, dansaient en frappant avec fureur sur le derbouka, et on soufflait à perdre haleine dans le zoumarah (roseau percé d’un seul trou). Autour d’eux, une nuée d’enfants coiffés de la chachia (léger bonnet de coton), n’ayant pour tout vêtement qu’une longue chômée, se battaient et se roulaient à terre. Devant nous, défila une véritable procession de femmes arabes qui, enveloppées dans leurs voiles de toile blanche, figuraient bien plutôt une légion de nonnes allant à un cimetière qu’une troupe de femmes en fête.


 

 

Ma curiosité s’éveilla. Je fis hâter le pas à mon cicérone, et nous arrivâmes enfin devant la maison du caïd, située au faite d’une colline que grimpe le village de Bab-Aly. C’était la plus somptueuse de ces demeures arabes, quatre murs recrépis de chaux supportant une plate-forme. Je pénétrai, par une porte à arcade ogivale dans une vaste cour éclairée par les rayons de la lune. La je fus témoin d’un spectacle qui est pour toujours stéréotypé dans mon esprit.

 

D’un côté, les Arabes, étendus sur des tapis, fument le chibouk et boivent un épais café; dans un autre angle de la cour, une foule de femmes accroupies, les jambes croisées, montrent un œil avide à travers leur kaïck. Presque toutes ont rejeté leurs larges babouches pour faire admirer une robe de Tunis rayée de jaune et de rouge, qui dépasse le grand voile, et les anneaux d’argent massif qui retombent sur leurs pieds nus. Des négresses jouent avec leurs enfants et se livrent à la démonstration de la plus folle gaieté

 

La fête du mariage commence. Dans le vide laissé par les groupes, s’agitent des musiciens qui accompagnent une almée. Les uns soufflent dans le zoumarah, tandis que les autres battent des tambourins cylindriques, suspendus a leur cou par une corde en poil de chameau, de trois éternels coups imitant le bruit de plusieurs marteaux tombant alternativement sur l’enclume.

 

Cette fiévreuse et bruyante harmonie exalte follement une danseuse brillante de bijoux, de verroteries, de corail, de nacre, de coquillages peints, de colliers de perles, d’un bariolage d’anneaux d’or et d’argent, de précieuses amulettes renfermant les principaux versets du Koran, de draperies, de ceintures de soie brochée et de babouches brodées de fil d’or. Son visage, teint de henna et de koheul (matières colorantes dont se servent les femmes arabes pour teindre leur visage), est en harmonie avec la splendeur de sa mise. Un croissant orne son front. Des paupières bleues font ressortir l’éclat de sa noire prunelle. Ses lèvres, entrouvertes comme la grenade mûre, sont enluminées de rouge; le laurier-rose couvre ses bras nus; des feuilles d’olivier enguirlandent son cou, sur lequel retombent les boucles de sa chevelure et les cercles accrochés à ses oreilles.

 

 

 Pendant que le corps de l’almée se tord et frémit, ses pieds remuent imperceptiblement en marquant la mesure et mordent le terrain par petites secousses. Dans sa main droite, elle tient un yatagan incrusté de pierreries appartenant au caïd, dans sa main gauche, un foulard à franges d’or avec lequel elle trace des cercles mystiques qui s’évanouissent dans l’air à peine formés, comme des bulles de savon soufflées par un enfant.

 

Femme Oule Nail, ver 1875, Algérie

 

Sigue de prédilection pour la favorite, le mouchoir couronne sa tête, s’entortille eu serpent autour de son col nu et de sa taille. Mais la haine suit l’amour. Le yatagan aux reflets fulgurants accompagne le foulard dans toutes ses évolutions et lui dispute le prix. C’est un mélange inouï de actions guerrières et amoureuses. Le masque mobile de la danseuse s’anime étrangement sa physionomie reflète tous les sentiments, toutes les passions. Tantôt elle pleure, cachée sous son kaïck, tantôt elle l’écarte en riant. Elle menace et elle prie, elle se bat et elle s’agenouille, elle soupire tendrement et coupe une tête !

 

L’heure du combat a sonné. L’espoir de la vengeance brille dans les grands yeux noirs de la danseuse. En faisant tourner, avec une rapidité surprenante, l’arme terrible dans sa main et changeant brusquement le caractère de son pas, elle charge avec impétuosité l’ennemi représenté par les musiciens, qui reculent effrayés devant elle en battant une bruyante retraite sur leurs derboukas.

 

L’ennemi a fui. Il faut jouir de la victoire. C’est le moment du repos; l’amour tresse des couronnes. Le yatagan et le mouchoir se réunissent, s’embrassent, dessinent en l’air une longue série d’arabesques; l’almée modifie son pas, ralentit ses mouvements belliqueux; une pensée d’amour imprime à ses membres une molle ondulation, et les musiciens, revenus de leur terreur, sautent devant elle avec des contorsions et des grimaces de satyres.

 

Enfin l’almée s’arrête devant un Arabe au somptueux burnous, plante en terre son yatagan, sur lequel elle croise les deux mains et reste immobile en regardant fixement l’homme qu’elle a choisi pour la contribution de la danse.

 

La musique cesse aussitôt. Le chef des musiciens entonne un hymne de louanges en l’honneur de l’amphitryon, du caïd, de la brillante fête qu’il donne et de la séduisante danseuse, le tout en style oriental, émaillé de gigantesques métaphores. Les femmes répondent à ce discours par leurs cris habituels.

 

 

A ce moment, l’Arabe choisi se lève, écarte son haïk et glisse un douro entre les mouchoirs de soie noués et croisés sur la tête de l’almée. C’est alors que le chef des musiciens ne se contient : plus son enthousiasme déborde comme un vase trop plein :

 

Il est grand et généreux l’Arabe !

« Allah a donné la terre et l’Arabe donne sa bourse.

« Il honore la maison qui le reçoit.

« Gloire au très-riche, très-puissant, très-vertueux, très-généreux enfant de Mohammed !

 

L’aimée reprends ses exercices, pour s’arrêter quelques instants après devant un autre convive, dont le musicien chantera également la libéralité en termes hyperboliques.

 

Portrait d’homme, Algérie, vers 1880

 

Au milieu de cette fête, les Arabes, impassibles dans leur gravité, semblent plus occupés à fumer leur chibouk et à humer leur liqueur, renouvelés maintes fois par des nègres, qu’à contempler les grâces de la danseuse. Mais le groupe des moukères est ému; ce spectacle les passionne à l’excès.

 

Il faudrait vraiment avoir la palette de Decamps pour peindre ces femmes entassées comme des cloportes, jetant un coup-d’œil furtif en ouvrant lentement leur haïck et le ramenant aussitôt craintive sur leur visage; ces négresses, folles d’enthousiasme, jouant à la balle avec leurs enfants, et surtout ces Africains à poses de sphinx. Lui seul aurait pu rendre l’originalité, l’étrangeté et le décousu do cette fête arabe, éclairée par les blafardes lueurs de la lune.

 

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Atelier le samedi 9 février de 15 à 18h…

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Atelier de danse orientale samedi 9 février de 15h à 18h au Dojo. Avec des musiciens et des morceaux spécialement composés pour le concert qui suit le soir du même jour (suivre le lien)….